Pouvez-vous nous rappeler ce qu'est la Niña, et son fonctionnement ?
Régis Crépet : Pour comprendre la Niña, il faut d'abord rappeler que l’océan Pacifique, de par son immensité, joue un rôle important dans la régulation du climat de la planète. Il est sous haute surveillance et scruté par les satellites qui mesurent sa température par imagerie infrarouge notamment la zone intertropicale. Son influence sur le climat est due à la fois à ses courants et à sa température. Dans ce contexte, la Niña désigne une anomalie froide de ses eaux de surface, dans la partie orientale du Pacifique jouxtant les côtes sud-américaines. Ce phénomène est l’inverse du phénomène El Nino, caractérisé par des températures de l’eau supérieures aux moyennes. Et en l’absence d’anomalie de température, on parle d’épisode « neutre ».
Le mécanisme est assez simple à comprendre. Les variations cycliques des températures de surface de l’océan Pacifique sont provoquées par des changements naturels du régime des vents dominants sur l’océan Pacifique équatorial. Les vents soufflent généralement de secteur est : ce sont les alizés. Ils repoussent les eaux chaudes vers l’ouest, tandis que par effet d’upwelling, les eaux froides remontent le long de la côte d’Amérique du sud. Lorsque ce phénomène augmente de puissance, avec des vents d’est plus soutenus provoquant la remontée d’eau froide massive, cela provoque un épisode « La Niña ». Tout le Pacifique Oriental se refroidit de -0,5°C à -2°C.

RC : Oui et non. L’extension de la Niña et d’El Nino sur la moitié de l’océan Pacifique est tellement vaste que ses effets se font sentir sur l’ensemble de la zone intertropicale planétaire ainsi que sur l’Australie et le continent américain, au plus proche du phénomène. Pour les autres parties du globe, comme l'Europe (1) les effets sont nettement amoindris et parfois même encore mal connus. La relation de cause à effet avec l'Europe est moins nette pour plusieurs raisons.
Premièrement, le continent est situé en bout de course du fait de son éloignement géographique. Il n’y a donc pas d’impact véritablement défini des phénomènes la Niña et El Nino sur le climat de la France (3). D’autre part, d’autres paramètres climatiques interfèrent tels que les vents au-dessus de l’Afrique intertropicale par exemple (4). Cette complexité des interactions atmosphériques est telle que de nombreuses études sont toujours en cours à ce sujet (5). Néanmoins ce que l'on constate c'est qu’en phase El Nino, les hivers sont globalement plus doux en Europe de l’ouest, alors qu’ils sont plus froids en période la Niña (6), avec là aussi des variations constatées. Ainsi une faible Niña n’a pas le même impact qu’une Niña très prononcée (7).
Le réchauffement climatique a-t-il un impact sur son fonctionnement ?
RC : La question est très vaste, car les oscillations NINO/NIÑA influencent les températures planétaires de façon naturelle. Lors des années Niña, les températures planétaires sont plus basses qu’en période Nino. Ces variations Nino/Niña ont été observées de tous temps, indépendamment du réchauffement climatique. Lors de la décennie 2010, les épisodes Niña ont été fréquents, limitant la hausse des températures planétaires, à tel point que l’on a parlé de « hiatus » dans le réchauffement climatique à cette époque. Les modèles numériques avaient, dans un premier temps, sous-estimé l’impact naturel de la température de l’océan Pacifique sur le climat mondial. Depuis, la tendance s’est inversée et le Pacifique équatorial s’est réchauffé d’environ 1°C sur 2011 – 2016.
En revanche ce que l'on peut se demander c'est si la récurrence des épisodes El Nino a accentué le réchauffement climatique contemporain, ou si, au contraire, le réchauffement climatique a multiplié les phases El Nino. Les épisodes El Nino pourraient être plus fréquents et plus intenses avec le réchauffement climatique dans les prochaines décennies (8), parallèlement à des phases La Niña également plus extrêmes. Mais l’incertitude reste très grande dans la relation entre le réchauffement climatique et les phases de la Niña et d’El Nino, les deux fonctionnant de paire.
Il existe cependant un certain consensus sur le fait que le réchauffement climatique entraîne une hausse de la température des eaux de surface de l’océan Pacifique, pouvant favoriser les épisodes El Nino (9). A cet égard, la survenue de cette phase la Niña, la plus forte depuis les années 2010, sera très utile dans la compréhension de ce mécanisme et pour voir comment vont réagir les températures planétaires en 2021.
D'où vient ce nom la Niña ?
RC : L’appellation « Nino / Niña » nous vient des pêcheurs péruviens, qui observaient régulièrement, et surtout en fin d’année, une irruption d’eau chaude venant du large sur leurs côtes : ces eaux chaudes faisaient fuir les poissons, mettant fin à la saison de pêche annuelle. Comme ce phénomène cyclique apparait généralement vers Noël, les pêcheurs l’ont appelé « El Nino », le petit garçon en espagnol, en l’occurrence « l’enfant Jésus ». Par analogie à cette dénomination, les scientifiques ont ensuite baptisé le phénomène inverse, à savoir l’arrivée d’eaux froides, « la Niña », c’est-à-dire la « petite fille » en espagnol.
El Nino reste plus connu et redouté car son influence climatique, plus forte, entraîne davantage d’intempéries à travers le monde (10). Mais la Niña, mise en évidence plus récemment au XXème siècle, semble désormais avoir des conséquences également dommageables sur les cultures et l’économie de la planète.
Notes
https://agupubs.onlinelibrary.wiley.com/doi/full/10.1029/2010GL043394
http://www.wikiwand.com/fr/Cyclog%C3%A9n%C3%A8se_tropicale
https://agupubs.onlinelibrary.wiley.com/doi/full/10.1029/2006RG000199
https://sos.noaa.gov/datasets/el-nino-and-la-Niña-seasonal-impacts/
https://blog.metoffice.gov.uk/2020/10/12/how-will-la-Niña-affect-our-winter-weather/
https://agupubs.onlinelibrary.wiley.com/doi/full/10.1029/2006RG000199
https://www.futura-sciences.com/planete/actualites/climatologie-rechauffement-climatique-rend-el-nino-plus-plus-puissant-49988/
« Increasing Frequency of Extreme El Niño Events Due to Greenhouse Warming », Wenju Cai. et al., Nature Climate Change, 2014, vol. 4 : 111–116.