Alors que 68 000 foyers étaient privés d'électricité mercredi matin dans le Finistère, au moment même où la canicule entre dans sa phase la plus sévère, on pourrait penser que le réseau national est à genoux, mais le gestionnaire du réseau (RTE) est très clair en ce mois de juin 2026 : la France produit largement assez de mégawatts pour tout le monde. Alors, pourquoi ces pannes locales en cascade ? En réalité, ce n'est pas une panne d'essence, c'est le moteur qui surchauffe. Notre réseau électrique subit un véritable « coup de chaud » technique à trois niveaux.
Sous le bitume, l'enfer à 80 °C
C'est la cause numéro un des coupures en ville. Pour des raisons d'esthétique et de sécurité, l'immense majorité de nos câbles électriques urbains sont enterrés à environ 80 cm sous terre.
En période de canicule, le goudron et le béton des rues agissent comme de gigantesques radiateurs. Ils emmagasinent la chaleur toute la journée et ne refroidissent plus la nuit. Le sous-sol se transforme en four de cuisson, atteignant parfois 70 à 80 °C. Les câbles électriques et surtout les « boîtes de jonction » (qui relient les câbles entre eux) finissent par cuire. Pour éviter de fondre ou de prendre feu, les disjoncteurs de protection sautent automatiquement. Résultat : le quartier est plongé dans le noir.
Il faut par ailleurs savoir que pour isoler les conducteurs en cuivre et empêcher le courant de s'échapper, ces vieux câbles (parfois posés il y a plus de 50 ans) sont enveloppés de plusieurs couches de papier kraft imprégné d’une huile minérale très visqueuse, le tout scellé dans une gaine de plomb. L'huile empêche l'air et l'humidité de s'infiltrer. Mais lors d'une canicule, sous l'effet de cette chaleur extrême, l'huile devient très liquide, se dilate et migre le long du câble, créant des zones de « vides ».
Privé de son huile, le papier s'assèche, devient cassant, perd ses propriétés isolantes et finit par carboniser. C'est le « claquage » : le courant traverse le papier sec, crée un court-circuit, et le disjoncteur du quartier saute instantanément pour éviter une explosion sous le trottoir. Car oui, quand l'isolation en papier huilé lâche, le courant électrique (qui circule à une tension de 20 000 volts dans ces câbles de quartier) cherche instantanément à rejoindre la terre.
Cela crée ce qu'on appelle un arc électrique, une sorte d'éclair souterrain miniature d'une puissance phénoménale qui génère une chaleur immédiate de plusieurs milliers de degrés. À cette température, l'huile restante dans le câble se vaporise instantanément et se transforme en gaz sous haute pression, l'air et les matériaux environnants se dilatent d'un coup sec. Si les protections n'intervenaient pas en une fraction de seconde, la pression accumulée dans la gaine de plomb provoquerait une véritable détonation capable de fissurer le béton ou de soulever une plaque d'égout.
C'est là que le disjoncteur du poste source (le grand « fusible » du quartier) entre en scène. En moins de 100 millisecondes, il détecte cette anomalie géante et coupe net le courant. L'incendie et l'explosion souterraine sont évités de justesse… mais votre climatiseur et votre frigo s'éteignent. C'est le prix à payer pour la sécurité.
Aujourd'hui, des travaux sont engagés pour remplacer progressivement ces vieux câbles en papier-huile par des câbles modernes en plastique synthétique (le polyéthylène réticulé), beaucoup plus résistants aux coups de chaud.
Des centrales nucléaires au régime
Pour produire de l'électricité, nos centrales nucléaires ont impérativement besoin d'eau (issue des fleuves ou des rivières) pour refroidir leurs réacteurs. Cette eau est ensuite rejetée un peu plus chaude dans la nature. Or, la loi interdit de rejeter une eau trop chaude pour protéger les poissons et la biodiversité (le Rhône ne doit pas dépasser 26 °C, par exemple, et la Garonne 28°C).
Quand les fleuves surchauffent ou que leur niveau baisse à cause de la sécheresse, EDF doit obligatoirement brider la puissance de ses réacteurs, voire les arrêter. Le solaire tourne alors à plein régime pour compenser, même si au-delà de 25 °C, les panneaux solaires perdent eux aussi un peu de leur rendement.
Des lignes aériennes qui font « la chenille »
À la campagne, les lignes à haute tension sont suspendues Quand le courant circule, les câbles chauffent naturellement par effet Joule (l'électricité se transforme en chaleur). Si vous ajoutez à cela une température extérieure à 40 °C à l'ombre et un soleil de plomb, le métal des lignes se dilate fortement. Les câbles s'allongent et s'affaissent, se rapprochant dangereusement des arbres et de la végétation. Pour éviter qu'un arc électrique géant ne se forme (ce qui déclencherait un incendie), les lignes sont automatiquement coupées par sécurité.
Le saviez-vous ?
Trouver une panne sous le goudron, c'est comme chercher une aiguille dans une botte de foin. Le fournisseur d'électricité doit dépêcher des « camions laboratoires » ultra-technologiques équipés de scanners de sol pour localiser précisément le câble qui a sauté avant de pouvoir creuser la route pour réparer selon plusieurs étapes :
- L'étape technologique : des camions équipés de détecteurs acoustiques et électromagnétiques scannent la chaussée brûlante pour localiser le point de rupture souterrain au centimètre près.
- L'étape physique : les terrassiers ouvrent le bitume dans des conditions extrêmes (chaleur du sol combinée à celle de l'air) pour accéder aux câbles.
- L'étape technique : les techniciens coupent la partie endommagée et installent une nouvelle boîte de jonction isolante et plus résistante.
- L'étape finale : le réseau étant « maillé » (comme une toile d'araignée), le fournisseur bascule si possible le courant par un autre chemin pour rallumer le quartier en attendant la fin des travaux.
La sortie de la canicule est enfin vue, selon les régions, pour la fin de semaine, voire le début de la semaine prochaine. Il reste encore quelques jours difficiles à passer. Par la suite, le retour progressif de températures plus supportables marquera aussi une baisse du stress technique sur l'ensemble de la chaîne électrique. Après plusieurs jours sous tension, cette accalmie annoncée est donc une vraie bonne nouvelle, pour le réseau comme pour toutes celles et tous ceux qui souffrent de cette chaleur remarquable.